Éducation : l'autorité en discussion
Il n'aura échappé à personne que l'autorité est en crise. Déjà en 1995, le célèbre philosophe Paul Ricoeur écrivait que l'autorité avait mauvaise presse et déplorait que ce concept ne soit pas plus compris et partagé. Marc Ferrero, Psychologue clinicien, décrypte ce phonème.
Il y a donc une crise contemporaine qui n'a fait que croître et embellir et qui traverse toutes les institutions sans exception : évidemment l'Éducation Nationale mais aussi la Justice, la politique, l'éducation que les parents souhaitent donner à leurs enfants... En un mot, nous sommes au cœur d'une crise sociétale qui n'épargne personne. Ainsi aujourd'hui, il n'est plus question de décréter pour être entendu alors que l'autorité, si l'on en croit les dictionnaires, consiste banalement à obtenir un certain comportement sans utiliser la contrainte physique. La parole ne se fait plus chair et ne suffit plus à être dite pour être exécutée.
Prenons l'exemple de l'éducation des enfants par les parents ou celui de l'instruction par les enseignants. Si le besoin d'autorité est, semble-t-il, relativement partagé, il n'en reste pas moins devenu discutable et se trouve très souvent marqué du sceau de l'ambivalence... Pourtant, l'autorité est une construction au travers d'opérations mentales effectuées par l'être humain au contact de son environnement parental et sociétal. Trop souvent, je crains que les personnes confondent autorité et autoritarisme.
Pour le psychologue, rappelons que l'autorité proscrit en interdisant mais prescrit aussi en ordonnant par des injonctions fermes : « fais tes devoirs ! » ou plus bienveillantes : « tu peux aller jouer ». Proscription et prescription se répondent et s'alimentent l'une l'autre.
Pour repenser un peu les relations parents-enfants, aujourd'hui, il apparaît que l'enfant est de plus en plus traité comme le parent aimerait lui-même être traité ou avoir été traité.
Lorsque le parent fait preuve d'autorité, il arrive, bien sûr, que l'enfant pleure devant l'interdiction ou la punition. L'empathie prédomine alors et les manifestations d'autorité disparaissent au profit de propos lénifiants peu propices à instaurer des limites. Dès lors, le parent transmet sa propre souffrance, sa peur de faire souffrir l'enfant plutôt qu'être accessible à l'idée que l'enfant pourrait acquérir une force nouvelle en trouvant une opposition à ses pulsions. Une autorité dont il faut rappeler qu'elle n'est ni violente, ni frustrante dans son intention. Père et mère sont garants de la loi des humains et tout aussi impliqués dans la transmission des interdits, chacun avec ses aspects maternels et paternels, marqueurs de leurs différences afin de permettre la construction d'un cerveau qui ne soit pas »hémiplégique« .
Les racines de l'autorité
Faisons un détour par l'observation des relations enfants/parents pour dire et voir quand et comment se construit l'autorité :
La première étape passe par le regard et la limite. Quand l'enfant, par exemple, se déplace vers des objets, il cherche toujours le regard de ses parents et selon le visage parental souriant ou sévère, il poursuit ou interrompt son activité. La situation devient plus compliquée si le parent est distrait, angoissé ou incohérent...
On imagine aujourd'hui les ravages causés avec des parents qui ont les yeux fixés sur les écrans de leurs téléphones qui font que le jeune enfant va se désintéresser des mimiques parentales et perdre le contact. Et pourtant un visage ouvert et souriant encourage l'enfant lui donnant une clef pour l'exploration du monde.
Le second point passe par le « non » du parent au « non » de l'enfant. Quand l'enfant a eu l'autorisation de découvrir le monde (la marche en particulier participe à l'exploration de son environnement), il découvre aussi qu'il peut dire « non » à ses parents. Il a alors besoin de s'entendre dire « non ». Autrui a le droit d'exister comme lui et chacun ainsi s'affirme. N'est-ce pas le philosophe Alain qui écrivait : « penser c'est dire non » même si Alain voyait dans cette maxime la faculté de se dire non à soi-même où cet écrivain remarque que l'homme est seul à exister pour lui-même... Le lecteur aura perçu que le « non » correspond à ce fameux « stade du non », objet de tous les tourments parentaux mais aussi le moment où l'enfant se pose en s'opposant pour acquérir une forme d'autonomie, pierre angulaire de l'avenir.
Des limites pour devenir meilleur
Enfin, la troisième étape est celle du temps de la limite du désir par la rencontre du désir d'autrui. C'est le temps où l'enfant découvre qu'il n'est pas le centre du monde et c'est douloureux pour tout le monde...
Un enfant de 12 ans me disait en entretien : « je trouve que c'est mieux quand les parents fixent des limites parce que je deviens meilleur ».
Ainsi avait-il intuitivement compris que l'attitude d'autorité non terrorisante et non tyrannique de ses parents l'aidait à grandir. L'autorité s'exerce sur le plan symbolique où l'adulte dit les choses et pense que ses paroles produisent de l'effet : elles affectent l'autre.
De fait, il s'agit d'une attitude qui fait office de pare-excitant pour le jeune en recherchant la fermeté, la patience, le dialogue et la souplesse préparant le sujet humain à sa fonction d'adaptation à la réalité où il saura tenir compte du monde extérieur et social.
C'est, sans doute, ce qu'on appelle l'éducation...
Marc Ferrero. Psychologue clinicien. Co-auteur de L'enfant et ses complexes aux Ed. Mardaga. 288 p. marcferrero@wanadoo.fr.



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